I.
Un site, un village
Je voyais surgir de la brume
comme fondue
par une baguette magique
les superbes formes
- Byron
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Le droit du passé
Nous sommes tous l'enfant d'un village. Un livre comme celui-ci &endash; son ordonnance, son rythme, les trésors de détails qu'il rassemble dans l'harmonie des images et du texte &endash; n'a que faire d'une présentation. Que ces quelques témoignages, rêveries aux bords de souvenirs lointains, soient donc du moins selon notre cur, ceux de nos émerveillements d'enfant.
Car c'est bien d'une féerie qu'il s'agit. Il y a toujours pour un enfant un privilège singulier, merveilleux et accessible: celui de tous ceux qui sont nés dans un «Pays» (de Herve ) comme le nôtre et que maintes générations d'artisans, de traceurs de routes, de cultivateurs et de compagnons tailleurs de pierres, ont peu à peu, assidûment, tendrement cultivé, fleuri, orné, humanisé. Nous souhaitons qu'ils puissent poursuivre, à travers cette campagne natale ou choisie, des promenades de découvertes de nature à les enchanter. C'est à ces promenades que le présent ouvrage vous invite et pour la première fois dans un ensemble de domaines concrets: les diversités physiques du terroir, les espaces de vie sauvage, les paysages hérités du passé, l'habitat et son architecture, une longue histoire humaine aussi .
Ce livre tente de décrire ces différents points de vue sans jamais insister, propose ses choix en flânant, mais sait les justifier par leur perspicacité et leur justesse.
Pour moi, familier de ce village, des caprices des chemins de sa campagne qui y multiplie encore et toujours les douceurs de vivre, puisse-t-il conserver ce caractère!
Les différents auteurs vont vous aider à mieux découvrir ce village: ses plantes perdues dans le secret des bois, la nostalgie d'une longue allée d'aulnes, moussue et feutrée sur ses bas-côtés, qui conduisait, sous la retombée des branches, tout au bout de la perspective végétale, à la clarté des murs rustiques. La réalité des prunelliers et des genévriers, les mares et les étangs, les falises où les eaux claires disparaissent, et jusqu'à ce parc unique, ces arbres colossaux, monde de murmures, de bruits d'ailes et de chants d'oiseaux, dont s'est enivrée mon enfance.
Ainsi, de maison en maison, de la plus prestigieuse à la plus humble, trouverons-nous le même double enchantement : une création, un rêve d'architecte, un style; mais aussi et tout autant, un site, un ciel, une lumière, une âme qui continue à vivre.
C'est aussi l'histoire d'un château de l'enfance de mon grand-père, dont il parlait comme de celui de Soiron, parce qu'il n'existe plus, et que c'est là le miracle, car il est encore debout dans ces lointaines présences abolies. Puis les années ont doucement blessé les maisons, la ronce et l'ortie ont foisonné aux pieds de ces témoignages de pierres légués par nos pères mais quelque part, toujours vivants, toujours jeunes, puisqu'ils ressemblent à nos souvenirs.
J'en veux croire que les hommes qui choisissent ce village pour s'y installer seront convaincus par ces images qui nous offrent leur rayonnement et qu'ils nous aideront à défendre un nouveau droit, le droit au passé, le droit d'une rue, de garder le nom qui l'a fait chanter.
II.
La magie d'un village
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Un village vit dans l'imagination de quelqu' un bien avant que se présente l'occasion de s'y installer, et il n'est personne au monde, doué de quelque tendresse à qui le seul nom de son village natal ne suggère toute une gamme de souvenirs. Un village qui est un lieu d'enfance est sans doute le plus singulier de tous les villages, une figure magique, auréolée de mythes et de résonance qui se diffusent autour de lui comme des ondes concentriques à la surface de l'eau par la chute d'une pierre. Plus les ondes sont proches du centre dont elles émanent, plus elles ont de force, et peu importe où l'on se trouve dans le monde, on ressent à chaque endroit, la fascination qu'exerce ce lieu magique qui dort en soi.
De ses hauteurs, Olne apparaît alors comme un tableau de Turner, noyé de brume, drapé de la lumière argentée des maisons de calcaire que peut prodiguer à l'aube un temps incertain. Et cette lumière vaporeuse qu'estompe un brouillard léger donne aux maisons cette apparence vaguement irréelle, comme un univers surgit de la peinture. Quand le soir vient, les maisons à peine dessinées, les silhouettes se confondent en une seule et même couleur, quelque part entre le gris et le violet; le soleil se couche lentement, et tout semble vraiment avoir été créé par la volonté des dieux: un village qu'il faut regarder intensément, fixer dans sa mémoire, car il est peut-être destiné à disparaître lorsque s'évanouira une certaine qualité de l'air et de lumière. Village apparition, sorte de métaphore de la fragilité d'un monde en mutation exponentielle, qui sont et ne sont plus, si peu de temps après, englouti dans le gouffre sombre de son passé.
Mais même lorsqu'il se montre dans toute sa consistance de brique et de pierre, un village ne se libère pas tout à fait de ce caractère spécifique qui fait de lui un lieu hors du temps, étranger et réfractaire à tant de phénomènes caractéristiques de notre époque : la hâte, la rigidité des déplacements, la fièvre de produire, le désir aigu de se réaliser et de bien utiliser son temps. Olne est un village où tous les rythmes se trouvent ralentis précisément à cause de la nature particulière qui est la sienne.
Les habitants qui y reviennent le soir en voiture sont invités à oublier, une fois rentrés, qu'ils doivent faire vite. On ne rentre pas dans son village pour conclure une affaire ni transformer son propre temps en argent : un village, d'une certaine manière, impose le même va-et-vient de métronome ralenti à tous ses sentiers, ses fontaines et ses ruisseaux, et qu'ils soient d'eau ou de pierre, sans le moindre artifice.
À Olne, on se voit forcé d'abandonner l'obsession du temps qui passe, confiant d'adopter la même philosophie qu'un ancien du village qui laissait s'enfuir le temps avec un sourire complice; un ancien un peu sceptique et ironique, mais qui s'amusait de ces malheureux gamins que nous étions. Nous qui nous efforcions de le suivre .
La douceur de ce passé est partout sensible à Olne et chez ses habitants qui ont gardé vivante la conscience d'être les héritiers d'une histoire simple et remplie de tendresse. Mais peut-être est-ce une myriade de détails qui s'imbriquent les uns dans les autres avec une incroyable complexité qui, au filtre des siècles a laissé cette empreinte de simplicité.
C'est aussi parfois un village en fête, qui réveille en nous le goût de plaisirs simples: celui d'être au milieu des autres, de se mêler à la foule.
La fête est un moyen pour tous de faire émerger ou incarner de petites tragédies que l'on porte en soi, les peurs inconscientes, les obsessions cachées de ses habitants; c'est un moyen pour les porter à la lumière dans la gaieté, pour faire croire qu'elles ne nous font pas peur, pour les entourer de jeu d' histrion et les charger d'une couleur d'exorcisme et de libération.
Olne, une île dans le temps, un endroit qui, pour l'avoir rejeté dans un lointain exil, ignore la vitesse, fait oublier qu'on appartient aux deux siècles de la hâte et de l'anxiété et permet de redécouvrir en soi le goût de la contemplation.
Parce que tout un village est à voir, que certains détails ont déjà plus de mille ans, et qu'il faut les capter par les cinq sens, l'il s'arrogeant la part du lion: où qu'il se trouve, cet il se pose sur une question, sans cesse assailli par la simplicité de ce village, et il a presque envie de trouver quelque chose de sentimental et subtil pour s'y reposer.
Et comme pour paraphraser Italio Calvino dans un passage des Cités Invisibles :
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Tous les villages sont un peu Olne .